« L’enfer » à Osorezan dans la péninsule de Shimokita -II –

Voyage d’été à Aomori

Le nom d’Osorezan, résonne assez curieusement dans l’imaginaire des Japonais entre la curiosité et l’effroi, nombre de personnes de ma connaissance manifestant, à s’y rendre, une réticence embarrassée

Au-delà de la partie verdoyante du site et des douces rives du lac existe un monde sensé représenter une forme d’enfer sur terre

La forme en cône du plus haut sommet de la chaîne des stratovolcans

Les traces de l’activité volcanique forment un paysage désolé et lugubre qui conforte les humains crédules dans une certaine conception du monde de l’au-delà

Le lac Usori en-deçà du pont

Le clergé bouddhique profite du site pour symboliser en « images effectives » les croyances sur la mort, ainsi le pont rouge, devenu maintenant élément indispensable des jardins japonais, est-il souvent considéré comme le symbole de la séparation de deux mondes

Taiko Bashi – Le pont rouge séparant les deux mondes

De nombreuses rivières descendent des montagnes pour alimenter le lac, mais une seule va se jeter dans la mer, la croyance populaire pense que cette rivière serait le Sanzu no gawa le fleuve dont le passage obligé, après la mort, permet d’atteindre l’au-delà

La rivière « infernale » profite en tout cas aux nombreux poissons qui la peuplent !

Le bodhisattva Jizô, assimilé ou confondu avec des kamis du Shinto, bénéficie d’une grande ferveur populaire, comme protecteur des voyageurs et en tant que gardiens des chemins, son image est sculptée sur le bord des routes mais il est bien souvent représenté par de simples cailloux aux traits gravés de façon très fruste

De chaque côté du pont…

Comme il est invoqué pour sauver ses fidèles des enfers, il est devenu au fil des temps le protecteur des enfants morts qu’il aide sur le chemin abrupt du passage vers l’au-delà

Les parents endeuillés habillent ses effigies de vêtements d’enfants, bonnets ou bavoirs rouges et déposent à ses pieds des hochets dans l’espoir que son entremise évitera aux enfants les pièges de la traversée infernale

…des offrandes à Jizô

Le temple bouddhiste Entsu-ji installé sur le site aurait été fondé au IXe siècle par Ennin, plus connu sous le nom de Jikaku Daishi, le réformateur de l’école Tendai, l’un des mouvements bouddhiques qui a le plus essaimé au Japon

L’effigie tutélaire d’Ennin à l’entrée du temple

Selon la légende, Ennin, pendant son voyage d’études en Chine, aurait reçu en rêve l’injonction de trouver au nord du Japon une montagne sacrée et d’y faire édifier un sanctuaire dédié au bodhisattva Jizô

La grande porte d’entrée flanquée des boutiques vendant des amulettes

L’Enfer n’étant pas accessible par la petite porte latérale du temple…

Un peu d’ombre bienvenue sous le soleil ardent

…en attendant, j’ai pu sereinement, la tête levée, en admirer l’entrecroisement savant de la charpente

Les poutres et leurs décorations de volutes raffinées

Le temple étant dédié au bodhisattva Jizô, six grandes statues modernes de granit accueillent les fidèles avant l’entrée dans l’enceinte du temple

Les six grands Jizô veillant à l’entrée du temple

Il existe de nombreuses figures de Jizô selon les fonctions qu’on lui attribue et pour lesquelles il porte des noms différents, mais c’est en moine au crane rasé tenant un bâton de pèlerin à la main qu’il est le plus souvent représenté

Une des statues tient un Hôshû la perle qui exauce tous les désirs

Le temple en dépit de sa date mythique de fondation est en fait composé de bâtiments modernes, dans un style d’architecture classique en faveur à la fin du XVIe siècle qui sera copié avec plus ou moins de bonheur jusqu’à nos jours encore

Le Hondo – Bâtiment principal dans un style architectural classique

Les terres volcaniques affleurent d’un côté du lac en laissant s’échapper des rejets soufrés qui, en association avec d’autres matières organiques comme le calcaire, cristallisent au fil du temps et forment des amas pareils à de grosses éponges

Vue d’ensemble du site : temple et « Enfer »

Sur tout le site, des coulées d’eau brûlantes chargées de soufre contournent des plages herbeuses sur lesquelles sont bâtis divers sanctuaires consacrés à des divinités bouddhistes

Petits sanctuaires nichés au pied de la montagne

Des fissures par lesquelles s’échappent des gaz volcaniques plus ou moins chauds …

Des fumerolles s’échappent…

…se teintent souvent de dépôts colorés jaunes « de soufre »

Un peu de repos contemplatif …malgré l’intense odeur soufrée !

Les gaz toxiques jaillissent de petits geysers avec de drôles de gargouillis et répandent l’odeur caractéristique d’œuf pourri du sulfure d’hydrogène

Spectaculaire mais pas dangereux !

L’exploration du site sous un soleil de plomb, avec un vent aigre sifflant et rabattant les émanations gazeuses désagréables accompagné des croassements incessants des corbeaux laisse un sentiment d’étrangeté à la limite du malaise…

Échappées de fumerolles sur l’ensemble du site

…tout est réuni enfin pour que les esprits ingénus trouvent ici l’Enfer sur terre !

Vidéos prise par mon fils en amateur, hélas sans odeur !

Et encore… avec des commentaires pas très scientifiques !

Des coulées chargées de soufre au milieu des concrétions sédimentaires

Les visiteurs ramassent les pierres pour édifier des semblants de pyramides sur lesquelles sont plantés de façon pathétique des petits moulins à vent colorés symbolisant les esprits des âmes enfantines, d’autres sont surmontées par des statues rudimentaires de Jizô

Les troncs pour les oboles parsèment abondamment le lieu !

Les représentations de Jizô sont soit isolées sur des amas de pierres soit réunies en groupe serré tels qu’on peut les voir dans les cimetières habituellement

Les statues de Jizô témoins de la ferveur populaire

L’affliction des parents qui se manifeste ainsi par des gestes touchants et dérisoires ne peut laisser les visiteurs indifférents, un certain embarras teinté de désolation émeut malgré soi en parcourant le site

Jizô que l’on espère compatissant

Les ruisseaux chargés de soufre vont se jeter dans le lac en laissant une grande étendue de plage nue contrastant avec la nature verdoyante à quelques mètres de là

Un site suffisamment intéressant du point de vue géologique

Cet endroit, considéré comme un lieu sacré bien avant l’introduction du bouddhisme au Japon, est le domaine de femmes chamanes les Itako

Ces femmes dont beaucoup sont âgées et aveugles, ont la réputation de pouvoir communiquer avec les défunts et servent pour ainsi dire de médium entre le monde des vivants et celui supposé des morts

Fin d’après-midi

Pendant quelques jours au mois de juillet, elles consultent sous des tentes provisoires abritées dans la cour du temple devant lesquelles patientent de longues files de personnes venues de tout le Japon, dans l’espoir d’obtenir une manifestation concrète de leurs chers disparus

Pour moi qui ait été élevée sans foi mais pas sans loi et malgré mon persiflage, je respecte et essaie de comprendre et de me familiariser avec les croyances d’un pays qui ne m’est pas indifférent

En soirée le site est redevenu le domaine des corbeaux

Ce site volcanique abonde en sources d’eaux chaudes thermales les Onsen et jusque dans l’enceinte du temple, sous des baraquements rudimentaires, on peut profiter de leurs bienfaits, ce que n’a pas manqué de faire mon époux en n’hésitant pas à se plonger avec délices dans une eau frôlant les 45° degrés !

La boutique du temple n’a garde d’oublier les nourritures terrestres

La fin d’après midi nous a vu reprendre le même chemin, le seul d’ailleurs, le long de la baie de Mutsu …

Les brise-lames comme perchoir

…en faisant quelques haltes dans de petits ports coincés entre la montagne et la mer sur des langues de terre très étroites

Tout était calme, de nouveau je n’ai pu résister à la fraîcheur bienfaisante de l’eau !

Intriguée, une femme de pêcheur voyant une étrangère, certainement un peu dérangée, profiter de ce plaisir bien innocent, nous a offert, avec cette gentillesse qui caractérise beaucoup de Japonais à la campagne, un sac rempli de crabes !

Au bord du Pacifique

Ce fut une aubaine pour notre repas du soir !

Notre passage impérissable !

Le soleil se couche beaucoup plus tôt au Japon par rapport à l’Europe, c’est toujours surprenant de voir la nuit tombée vers 20 heures même en plein mois d’août

Coucher de soleil sur la baie de Mutsu

Osorezan et un ryokan insolite dans la péninsule de Shimokita

13 réflexions au sujet de « « L’enfer » à Osorezan dans la péninsule de Shimokita -II – »

  1. Chère Marie Claude.
    Le cône de la chaîne de montagnes, les grands jizos, peuvent me faire pnser aux pyramides d’Egypte et aux allées menant au temple comme l’allée des béliers.
    Les effigies de jizos existaient par centaines au temple de Hase Kanon, à Kamakura, lors de mon premier voyage. Quelle impression, beaucoup habillées d’habits d’enfants. la peine d’une mère qui venait de perdre son enfant en bas âge.
    Au deuxième voyage, j’ai voulu revoir l’endroit qui m’avait impressionné. Impossible de les trouver. Communication difficile. A ce que j’ai pu comprendre, l’endroit a été * annulé*. Les parents ne peuvent plus venir se désoler sur une statue. Ai-je bien compris !? J’ai publié ces photos, étrange impression, au début de mon blog *Japon*. Toute ce statues, des centaines allignées comme des soldats.

  2. La perle dans la main, me donne une partie de réponse à une représentation d’un poisson, sculpté dans du bois, avec une perle dans la gueule. Comme ça, j’ai oublié le nom du temple et l’endroit. Il faudrait que je fouille dans mon carnet de voyage. Spécifique ? Je n’ai jamais rencontré de semblable représentation par la suite. Communication difficile avec le moine qui eaassayait de me faire comprendre la légende. * Un moine, pas très *catholique* ayant fait de mauvaises choses fut transformé en poisson…

  3. dans l’excursion depuis Hakone, avec l’intention de voir la plus célèbre montagne du Japon, on peu voir depuis le téléphérique les tache de soufre. Très impressionnant.

    Avec votre reportage, je comprends mieux les statues habillées de rouge qui parsème le Japon.

    dans beaucoup d’endroits au Japon, j’ai ressenti les ponts rouges comme très riants ! Il faut dire que je les ai vu dans des jardins plutôt paradisiaques. Rien à voir avec l’enfer.

  4. Une petite anecdote.
    Une carte postale à la main, représentant une peinture, je me pointe tôt le matin à l’office du tourisme dans la station Tokyo, à Tokyo. * Savez-vous si ce pont existe toujours *? Après recherche… *oui*. Elles m’indique le quartier mentionné sur la carte postale. J’y vais et me retrouve devant de charnants petits ponts de bois rouges, dans le jardin du temple du quartier.
    Rien à voir avec le pont de la carte postale.
    Je demande dans une station- poste de police. Téléphone, retéléphone. Enfin le chef au bout du fil, qui m’explique dans un anglais parfait que ce pont n’existe plus. Une demie heure. Si je n’ai pas abandonné, c’était par respect pour ces Japonais qui font tout pour répondre à vos questions et vous faire plaisir. Il ne faut pas perdre la face non plus.
    Il faut une bonne dose de naïveté pour penser qu’un tel pont de bois en arc de cercle, aurait pu être conservé en pleine ville de Tokyo. Les voitures n’auraient pas pu l’emprunter .Une bonne dose de naïveté pour rechercher un pont représenté sur une peinture de Hokusaï 1760-1849 !

    Mais… ma naïveté m’a souvent permise d’aller loin !!!

    • Béatrice, je sais que les Japonais trouvent souvent les étrangers « bizarres », avec votre carte postale et votre pont de plus de 2 siècles, vous avez fait fort !!!
      Mais vous avez constaté la proverbiale gentillesse de beaucoup de gens, c’est toujours vrai…Quoique à Tokyo, hum ! hum !

      Quant aux ponts de toute sorte que l’on voit dans les jardins, on ignore souvent leur vraie signification, leur symbolisme vient des premiers jardins bouddhistes, ils représentaient le passage de la vie terrestre vers les îles du Paradis, (c’est bien respecté dans le parc de Maulévrier) à Osorezan, c’est différent, tout est conçu pour accentuer la peur de l’Enfer et donc la repentance !

      Le volcan, près de Hakone, Owakudani, dont l’excursion est en effet très touristique sera pour un autre article

  5. Ca c’est vrai, j’ai fait fort… j’en ri encore ! MAIS, je l’ai quand même vu mon pont traditionnel en arc de cercle, où les voitures ne passent pas. Un bon nombre de touristes Japonais et moi, seule continentale. J’ai probablement vu une photo et ne suis également renseignée… En train et en bus. Il s’agit du pont Kintai pas très loin de Miyajima. EXTRAORDINAIRE.

    • Bravo pour votre obstination, chère Béatrice ! C’est vrai que le pont Kintai est assez extraordinaire !

  6. Oui j’aime ces voyages où le guide vous prend par la main !
    Je suis très touchée par ces moulins à vent : « là où le vent me pousse je m’arrête un instant » Montaigne
    motif du moulin à vent des patcheuses…
    Bon Jour

    • Merci , Marie-Hélène de me suivre aussi fidèlement dans ces voyages, même si le récit en reste très prosaïque !

  7. merci Marie-Claude pour ce beau voyage que tu nous fait partager ! j’ai apprécié. tout comme pour les autres articles très intéressants de ton blog. à bientôt et encore merci !;o)

  8. Ah, quelle chance, un endroit ou je reve d’aller !!!
    Tu n’as pas essaye les « itako » ? Voir si elles parlent francais…(en appelant ta grand-mere par exemple…)

    Bisous Marie-Claude, tiens, je vais mettre un mail a Maki, ca fait un moment que je n’ai plus de nouvelles.

    • Je vois que je ne suis pas la seule à manifester mon scepticisme ! En tout état de cause, les Itako ne reçoivent qu’au mois de juillet, pour le O Bon, comme j’y suis allée en août, les esprits devaient être ailleurs !
      Vraiment, Osorezan est un endroit magnifique par la beauté du paysage et bien sûr géologiquement fort intéressant

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