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Paris – Musée Guimet – Exposition Harunobu « Un poète du féminin »

Cette exposition qui vient de s’achever mettait en scène des estampes de Suzuki Harunobu (vers 1725-1770) un artiste majeur de l’Ukiyo-e

Le sous-titre français était passablement ridicule tout comme les qualificatifs de présentation vantant une « féminité atemporelle, universelle » avec une référence à Baudelaire dont l’univers, pour moi, est aux antipodes de la société du Japon de l’époque Edo

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Harunobu – Jeune femme jouant à la balle – Détail – Impression polychrome Nishiki-e – 1768-70
L’idéal féminin de Harunobu dans la société japonaise du milieu de l’époque Edo

Harunobu n’est évidemment pas l’inventeur de cet art de l’estampe mais il a contribué à son essor dans la deuxième partie du XVIIIe siècle

Harunobu a commencé son parcours artistique par représenter des scènes de théâtre Kabuki et des portraits d’acteurs, genre qui faisait florès à l’époque

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Ishikawa Toyonobu – (1711- 1785) – Trois portraits de jeunes acteurs – Impression Benizura-e – Estampes en deux couleurs rouge et vert, noir à l’encre de Chine

Les acteurs considérés comme des parangons d’élégance, lançaient les modes et devenaient des modèles à suivre pour la toute nouvelle classe urbaine des riches négociants commençant à supplanter, à la fin du XVIIe siècle, les classes aristocratique et guerrière

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Ishikawa Toyonobu (1711-1785) Couple d’acteurs de Kabuki – Danse de Manzai – Impression Benizura-e – Estampes en deux couleurs rouge et vert, noir à l’encre de Chine
Les acteurs uniquement masculins endossent tous les rôles
Les Onnagata assumant les rôles féminins

Mais Harunobu s’orienta très vite vers les représentations de scènes contemporaines, innovation pour l’époque, dans lesquelles des jeunes femmes s’adonnent à leurs occupations familières

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Harunobu – La lessive – Impression polychrome Nishiki-e – Vers 1765-70
Étendage du linge au printemps sous un cerisier en fleurs

Les figures évoluent dans un cadre naturel sans surcharge où seuls quelques éléments décoratifs renseignent sur la saison ou le lieu de l’action

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Détail – Le linge blanc doit beaucoup au gaufrage du papier !

Les estampes représentant l’idéal féminin cher à Harunobu séduisirent immédiatement les esthètes et jouirent d’une grande faveur parmi les collectionneurs fortunés

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Harunobu – Jeune femme allumant une lampe – Impression polychrome Nishiki-e – Vers 1767-70
Petit matin d’hiver symbolisé par la neige sur les pins, la jeune femme a revêtu un épais et chaud kimono en sortant du futon abandonné et pas encore rangé

Harunobu donne aux corps sveltes de ses femmes juvéniles une aisance, une grâce enjouée où les étoffes légères des kimonos aux plis souples n’entravent pas les mouvements et suivent les gestes de manière naturelle

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Harunobu – Deux jeunes filles sous un parapluie – Impression polychrome Nishiki-e – 1766-68
Les jeunes filles ont adopté de très hautes geta pour éviter les flaques d’eau au sol
Les traits hachurés pour la pluie seront une constante dans les estampes des suiveurs d’Harunobu

Les servantes graciles des maisons de thé dont la beauté était un attrait de plus pour la fréquentation des établissements, sont décrites accomplissant leurs gestes quotidiens avec une délicatesse pleine d’élégance

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Harunobu – Osen de la maison de thé Kagiya – Impression polychrome Nishiki-e – 1768-70
La belle puise de l’eau chaude dans une bouilloire, tout en restant attentive à la demande d’un client

La belle Osen, figure célèbre du temps a été ainsi l’objet de plusieurs estampes contribuant grandement à la renommée de la maison de thé familiale

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Harunobu – Osen et une petite servante – Impression polychrome Nishiki-e – 1767
La belle à l’écoute de sa servante n’en manie pas moins le chiffon d’un geste consciencieux !

Les attitudes rêveuses, les gestes les plus anodins minutieusement capturés, sur lesquels l’artiste s’attarde, expriment des sentiments que les visages de ces femmes trop stylisés ne laissent guère deviner

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Harunobu – Jeune femme au bord d’une rivière – Impression polychrome Nishiki-e – 1765-66
Une pose nonchalante, un éventail abandonné négligemment, un petit pied nu suggèrent le délassement dans la fraîcheur d’un soir d’été

Un pan de kimono qui s’entrouvre, une geta abandonnée au pied d’un banc, prétexte à dévoiler un bout de jambe nue, des doigts qui frôlent un visage sont les témoins indiscrets de toute une panoplie d’ émois amoureux dont les amateurs d’estampes de Bijin-ga, les belles femmes,  savaient décrypter le sens caché

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Harunobu – Conversations près du nécessaire à fumer – Impression polychrome Nishiki-e – 1766
L’opposition des couleurs met en valeur l’introspection d’une jeune femme que sa compagne plus vive, essaie de tirer de sa rêverie

Les accessoires nécessaires aux occupations de ces figures féminines, les modes du temps observées dans le raffinement des coiffures ou les motifs des kimonos témoignent d’une sensibilité de l’artiste à un univers de sensualité discrète, les visages tranquilles de ces belles ne présentant aucun trouble et affichant plutôt une sorte de timidité

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Détail – Beauté rêveuse dont les traits, yeux en amande, sourcils bien arqués et bouche minuscule sont caractéristiques de l’art du peintre

Les deux sujets favoris des artistes de l’Ukiyo-e sont les Yakusha-e, les représentations d’acteurs et les images des courtisanes du « Monde flottant »

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Harunobu – Une courtisane et sa suivante – Impression polychrome Nishiki-e – 1768-1770
L’artiste n’hésite pas à laisser dans l’ombre le personnage secondaire tenant la lanterne afin que l’attention se porte sur la femme, figure de style parfaitement japonais

Les séries d’estampes publiées par Harunobu en livres ou en feuillets séparés décrivant la vie des courtisanes les plus célèbres de son temps, sont des images d’un raffinement séduisant même si la grâce des figures et des attitudes tend trop souvent vers un maniérisme assez conventionnel

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Détail de la figure mutine de la suivante

Au milieu du XVIIIe siècle à Edo, la capitale offre de multiples lieux de divertissements et la société élégante fréquente les maisons de thé et de plaisir, les théâtres et les promenades dans des lieux réputés

Le relâchement des mœurs amène la gent masculine aisée et avide de plaisirs de toutes sortes à fréquenter assidument le quartier réservé des courtisanes à Yoshiwara « les maisons vertes » dans le quartier nord d’Edo

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Harunobu – La cascade de Nuno biki – Impression polychrome Nishiki-e – 1765-70
Nuno Biki no taki – Lieu très célèbre, situé près de Kobe, abondamment cité dans la littérature ancienne
Le nom évoque l’eau tombant comme des perles échappées de fils de soie

Les élites intellectuelles sont issues des riches familles commerçantes et partagent des goûts communs avec des représentants cultivés de la classe des samurai

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Harunobu – Promenade dans Yoshiwara – Impression polychrome Nishiki-e – 1765-66
Quartier réservé des courtisanes fréquenté par la bonne société citadine des marchands et des samurai

Les citadins cultivés se réunissent dans des cercles de lettrés pour des jeux consistant à trouver des énigmes contenues dans des textes poétiques ou littéraires

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Harunobu – Le rossignol dans les bambous – Impression polychrome Nishiki-e – 1768-69
Illustration d’un poème de Taira Sadatoki illustrant le mois de février

Nombre d’amateurs prolongeaient ces jeux intellectuels en s’échangeant, en début d’année, des E-Goyomi, des calendriers imagés luxueusement imprimés

Ces amateurs devenus des mécènes pour la fabrication et la publication de ces E-goyomi, choisirent Harunobu, pas encore très connu à cette époque, parmi les artistes susceptibles de livrer des Mitate-e, des images allégoriques dans lesquelles des allusions voilées aux littératures classiques chinoise et japonaise étaient à découvrir

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Harunobu – Estampe Mitate-e – Personnification des deux moines zen Kanzan et Jittoku – Impression polychrome Nishiki-e sur papier marbré – 1765-70
Les moines Kanzan, celui qui lit et Jittoku qui tient un balai symbolisent l’esprit du Zen

L’estampe Mitate-e fait allusion à la poétesse Ono no Komachi qui dans un concours de poésie fut accusée par son concurrent d’avoir plagié un poème classique

Son adversaire après avoir subtilisé, la veille du concours, le texte de sa rivale le recopia sur un livre ancien puis dévoila devant les juges la supposée copie

Komachi pour se disculper passa le feuillet nouvellement écrit dans l’eau pour dissoudre l’encre fraîche et prouver ainsi la supercherie de son rival jaloux

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Harunobu – Estampe Mitate-e – Allusion à un des sept épisodes légendaires de la vie de la poétesse Ono no Komachi – 1768

Autre estampe Mitate-e, la jeune beauté qui observe une grenouille en train de sauter est une allusion à un célèbre calligraphe du Xe siècle, Ono no Tofu qui, après de multiples essais, désespérant d’obtenir une belle écriture était sur le point d’abandonner quand il aperçut au bord d’un étang, sous la pluie, une grenouille faisant des efforts désespérés afin d’atteindre une branche de saule

La bestiole, après bien des tentatives, finit par y arriver… Ono no Tofu comprenant qu’il n’avait pas été assez assidu, poursuivi ses efforts et finit par devenir le dieu de la calligraphie !

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Harunobu – Jeune femme au bord de l’eau – Impression polychrome Nishiki-e – 1765
Gravure Mitate-e – Allusion à une histoire légendaire du célèbre calligraphe Ono no Tofu

Les calendriers des riches amateurs illustrés des gravures d’Harunobu furent à l’origine d’une révolution stylistique et picturale dans l’art de l’estampe

Jusqu’aux années 1765, les estampes Benizuri-e étaient imprimées seulement en deux ou trois couleurs, le rouge (Beni végétal) et le vert venant remplir les contours des figures réalisés à l’encre de Chine

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Harunobu – Détails de gravures illustrant des textes poétiques – 1764
Impression Benizura-e – Estampes en deux couleurs rouge et vert, noir à l’encre de Chine

On attribue à Harunobu l’invention d’une nouvelle technique d’impressions en plusieurs couleurs que l’on dénomma du nom flatteur de Azuma Nishiki-e, estampes de brocart de l’Est, par allusion aux splendides étoffes tissées à ce moment là à Kyôto, mettant ainsi à égalité la rivalité culturelle toujours présente entre l’ancienne et l’actuelle capitale

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Harunobu – Impression polychrome Nishiki-e – 1765-70
Format allongé Hashira-e –  Estampes destinées à être placardé sur des piliers

Pour réaliser ces estampes polychromes, il fallu modifier la nature des bois pour les empreintes et des papiers qui devinrent plus épais mais plus souples permettant différents niveaux d’encrages ainsi que les nombreux passages des bois gravés nécessaires à l’application successives des couleurs

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Harunobu – Conversation près de la plage – Impression polychrome Nishiki-e – 1768
Exemple de paysage naturel servant de décor assez rare dans l’œuvre de l’artiste

Les papiers faits de fibres végétales absorbaient bien les pigments minéraux de haute qualité dont les coloris pouvaient se juxtaposer en grand nombre, Harunobu joua aussi sur la texture du papier, soit en le laissant nu pour signifier la blancheur de la neige, soit par Karazuri, en le gaufrant pour rehausser quelques détails

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Harunobu – Montreuse de singe – Impression polychrome Nishiki-e sur papier marbré – 1765-70
Habituellement réservée à un saltimbanque pour le Nouvel An, la danse du singe devient plus joyeuse sous la garde d’une jeune beauté !
Le singe exécute une danse célèbre du théâtre Kabuki

Harunobu, en sept petites années, aura expérimenté ce nouvel art de la gravure, en variant la taille des estampes en s’adonnant à de nouveaux formats très étroits et allongés, les Hashira-e, destinés à orner les piliers des habitations mais c’est surtout pour son art de la polychromie qu’il reste unique, avec l’utilisation d’une gamme étendue de fonds clairs, monochromes, équilibrant les masses colorées et des touches de noir velouté pour rendre la matière de chaque détail

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Harunobu – Estampe de la série des 36 poètes immortels – Impression polychrome Nishiki-e – 1768-69
Estampe illustrant l’automne
Chez Harunobu, les figures masculines ne se différencient des femmes que par la coiffure …ou le port du sabre

Résumant l’art de l’estampe de son époque, Harunobu réussit avec lyrisme à unir la sensualité de la nouvelle société urbaine d’Edo aux émotions intellectuelles de la société aristocratique de Kyôto

Comme dans ce proverbe « Azuma otoko ni Kyô onna » : l’homme d’Edo complète la femme de Kyôto !

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