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Paris – l’Orient des femmes (1ère partie) – Musée du Quai Branly

Cette exposition jusqu’au 15 mai au musée du Quai Branly, placée sous les auspices du couturier, Christian Lacroix auquel a été dévolu le rôle de scénographe, prouve qu’un nom connu du milieu de la mode ne peut que drainer une foule de femmes enthousiastes comme le rappellent perfidement les journalistes (masculins évidemment !)

J’ai suivi les reportages dans lesquels ce couturier parle des destinées des femmes du Proche Orient de façon assez romantique, sans oublier de rappeler constamment au passage son propre parcours dans une auto promotion assez agaçante

Recours à un genre d’artifice médiatique sur lequel certains journalistes s’extasiaient, surtout sur le tapis-moquette dessiné par le grand homme !

La scénographie en plateau de l’exposition

En dépit de cela, l’exposition est passionnante si on veut bien admettre que les multiples broderies décoratives loin de la futilité à laquelle on les associe généralement sont les témoins des diverses influences artistiques ayant circulé dans tout le Moyen Orient à travers les époques

Au fil du temps, les broderies serviront à imiter peu à peu sur les habits populaires les galons tissés de fils d’or et d’argent qui ornaient les somptueux vêtements du clergé et de la noblesse

Robe d’enfant – Province de la Quadisha – Liban – XIIIe siècle

La pièce la plus émouvante de l’exposition est une robe de fillette en coton, datant du XIIIe siècle, retrouvée sur un des corps momifiés lors de fouilles archéologiques dans une grotte au Liban

La découverte d’une telle pièce, aux broderies inspirées de celles des vêtements des Mamelouks d’Égypte, prouve la longue permanence des styles de broderies qui se retrouveront jusque dans les décors des robes palestiniennes du début du XXe siècle

Robe de coton et broderies au point de croix en fils de soie

Les robes venant de Syrie, Jordanie, Palestine et des Bédouins du Sinaï, prouvent que les femmes ont cherché à créer des vêtements pour s’embellir, donner un sens à leur vie, exister, sortir du rang d’une société dominée par divers réseaux familiaux, claniques et communautaires qui ne leur offraient guère un milieu propice à leur épanouissement

Syrie – Robes de fête – Coton avec broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Les costumes des femmes de Syrie sont multiples, reflets d’un territoire diversifié et des nombreuses ethnies qui le composent depuis longtemps avec leurs apports culturels issus des cultures byzantines, turques, perses ou encore kurdes

Syrie – Robe de fête – Coton avec broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Si les costumes des femmes des grandes villes comme Damas ou Alep, étaient copiés sur le style des vêtements en vogue à Istanbul à la même époque et souvent confectionnés dans des ateliers de couturiers-brodeurs, les robes typiquement syriennes des citadines des petites villes et des femmes du monde rural étaient faites à la maison avec du tissu acheté à des colporteurs

Syrie – Robe de fête – Coton avec légères broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Le décor de ces robes syriennes en coton ou en soie, réside principalement dans leur technique de teinture à la réserve (appelée « Shibori » sous d’autres latitudes !)

Après que certaines parties du tissu soit nouées autour de graines, des lentilles par exemple, l’étoffe est plongée dans un bain composé de plantes tinctoriales comme le jus d’écorce de grenade ou l’indigo, laissant apparaître de nombreux points formant des motifs géométriques

Détail – Teinture à la réserve

L’indigo, colorant naturel le plus ancien a toujours été employé dans le monde arabe, son utilisation pour les tissus ordinaires et pour les étoffes plus précieuses véhiculait du symbolisme dû en partie au travail de spécialiste gardant jalousement leurs secrets et au caractère prophylactique attribué à cette teinture

Syrie – Robe de fête – Coton et broderies – Vers 1930

De plus, l’indigo faisait ressortir les broderies et mettait en valeur les lourds bijoux en argent qui complétaient la tenue lors des jours de fête

Détail

Les robes teintes en indigo et souvent lustrées par le frottement d’une pierre tendre devenaient douces au toucher et plaisaient pour leur aspect soyeux

Syrie – Robe de fête – Soie et broderies de soie  – Vers 1925

Ces robes en général très sobres, étaient rehaussées pour les grandes occasions de broderies très élaborées en fils argentés autour du col, de pompons de soie ou de breloques au bout des manches

Détails – Broderies du col et piécettes d’argent cousues sur les manches

Au nord de la Syrie, la mode proche de celle qui prévalait en Irak, privilégiait les couleurs lumineuses et les manches en ailes de papillon, manches que l’on attachait dans le dos pour vaquer commodément à ses occupations

Syrie – Robe de fête – Coton avec broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Sur des tissus achetés chez des marchands ambulants et cousus en robes par les femmes de leur parenté, les jeunes filles commençaient à broder minutieusement et patiemment en vue de leur mariage, premier et sûrement plus grand évènement de leur vie

Détail des broderies de la robe

Points de trait, points couchés mais surtout points de croix se partagent l’espace du devant de la robe et des extrémités des manches

Syrie – Robes de fête – Coton avec broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Les symboles traditionnels de la Syrie comme l’arbre de vie, le cyprès, symbole d’éternité, les triangles sous toutes leurs formes, souvenirs du monde byzantin, sont privilégiés en fils de soie dans des couleurs vibrantes

Détail des broderies de la première robe

Les robes-manteaux des femmes bédouines du monde nomade offrent des broderies somptueuses sur des tissus en majorité de coton noir

Syrie – Manteaux de fête – Coton et broderies de soie – Vers 1930

Les broderies en fils de soie sont extrêmement riches et élaborées…

Syrie – Manteaux de fête – Cotons, broderies et applications de soies – Vers 1930

…Où la forme du triangle brodé sur la poitrine, les épaules ou le dos joue le rôle essentiel de protection contre le mauvais œil…

Syrie – Manteau – Détail de la broderie en fils de soie sur toile de coton

…Triangles en argent aussi efficaces d’ailleurs en pendentifs autour du cou, aux oreilles et sur le front, comme en ceinture serties de pierres semi-précieuses chez les bédouines de haut rang

Syrie – Manteau de fête – Détail des broderies en soie sur base de tissu synthétique – Vers 1930

Les broderies symbolisant des myriades de fleurs, contrastant avec l’austérité de leur milieu désertique manifestaient peut être l’enchantement ressenti en arrivant dans les oasis

Syrie – Manteau de fête – Laine, broderies de soie et de fils métallisés – Vers 1930

L’industrie textile de la Syrie était très importante et fournissait en tissus de soie tous les pays voisins

Détail des broderies du manteau

Les fils de soie syriens de bonne qualité pour la broderie et les fils métalliques étaient recherchés et vendus dans tout le Moyen Orient

Détail des broderies du manteau

Sur ce manteau, typique des costumes de fête syriens, le triangle protecteur, surtout s’il a un motif bleu en son centre, est omniprésent

Syrie – Veste de fête teinte à l’indigo – Coton et broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Le mariage réussi entre les motifs géométriques byzantins et l’art floral de la Perse est manifeste sur les petites vestes qui complétaient les tenues de fête

Détail des broderies au point de croix de la veste

L’influence du style ottoman mâtiné d’Antiquité tardive est évidente dans les broderies en points couchés réalisées en fils de soie dorés sur des boléros en velours uni de couleurs sombres afin de mettre en valeur le travail élaboré

Syrie – Veste de fête – Détail des broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

Réalisations habiles et motifs savants venant probablement d’ateliers de brodeurs ayant à leur disposition tout un répertoires de modèles choisis …

Syrie – Veste de fête – Détail des broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

…car nombre de broderies étaient faites machine, en dépit des allégations lues et entendues ici et là !

Détail des broderies de la veste

J’ai vu ainsi, en Algérie où j’ai vécu dans les années 1980, de semblables broderies réalisées à la machine par des artisans venant du Moyen Orient, qui en agrémentaient les robes pour les mariages des riches Algéroises

Syrie – Veste de fête en soie – Détail des broderies de soie – Première moitié du XXe siècle

En Jordanie aussi, les costumes se caractérisaient par leur diversité et leur originalité

Jordanie – Manteau et robe de fête – Ikat de soie – Vers 1930

Les robes somptueuses du sud jordanien dont la soie est teinte selon la technique de l’ikat, aux deux manches inégales, la plus large ramenée sur la tête en guise de voile, étaient complétées pour les femmes mariées, par des bandeaux de tête cousues de pièces d’argent très serrées, trésors provenant de leur dot

Jordanie – Parure de tête en perles de verre, pièces et ornements d’argent

Au nord de la Jordanie, les robes noires en soie, coton ou synthétique étaient brodées de fils de coton aux couleurs chatoyantes

Jordanie – Robes de fête – Coton et synthétique – Vers 1940

Des robes en soie souvent bicolores sont décorées d’applications de taffetas de soie imprimée venant de Syrie

Jordanie – Robe de fête en soie – Vers 1930

Des robes très sobres noires brodées aux fils blancs…

Jordanie – Robe de fête en coton brodée de fils de coton

… au passé plat ou avec des points de trait, ignorent, en Jordanie,  les points de croix si abondants dans les autres pays

Détail du bas de la robe

Des robes surprenantes, gigantesques, ceinturées et rabattues en une double jupe grâce au retroussis à partir de la taille, servaient de jupon ou de réceptacle pour les objets

Les très longues manches s’enroulaient autour de la tête pour se protéger des vents de sable ou pour cacher son visage de façon décente

Jordanie – Robe en coton teinte à l’indigo – Vers 1935

Là aussi, la teinture à l’indigo avait pour tâche de protéger la femme contre le mauvais œil

La deuxième partie du reportage sera consacré à la Palestine

L’Orient des femmes – 2ème partie

 

10 comments to Paris – l’Orient des femmes (1ère partie) – Musée du Quai Branly

  • Françoise Boissier Aurenty

    Quel plaisir de revoir-ou même de voir, car beaucoup de détails m’ont échappé,- ces merveilles de robes.Encore une fois votre oeil exercé et votre savoir font notre joie.
    Merci pour le temps généreusement donné.
    Françoise
    PS:Christian Lacroix…oui…bon…un moi quelque peu surdimensionné, sans doute!

    • chambre.des.couleurs

      Merci Françoise, les détails n’étaient pas faciles à capter et les photos ne sont pas bien fameuses par manque de lumière..
      Quant à Ch. Lacroix, il est devenu presque intouchable, n’est-ce pas ce qu’on appelle une icône dans les médias ? Ne pas le révérer, est-ce si grave ? Il faut dire qu’en matière de mode actuelle, je me comporte en béotienne !
      Remarquez que je ne me suis pas permise de critiquer en quoi que ce soit son travail de couturier qui est fort apprécié à l’unanimité dirait-on

  • Je suis allée à l’expo au tout début et la seule chose que l’on m’a laissé photographier était la moquette ! Par dérision j’avais mis la photo sur mon blog, souvenir de mon « passage » !
    je suis bien contente de voir tes photos et les commentaires si pertinents
    j’attends la Palestine avec impatience
    Bon Soir

    • chambre.des.couleurs

      Ah ! Je ne comprends pas, les photos étaient libres le jour de ma visite…La moquette…pas mal en effet ! La Palestine vient…

  • Je n’ai pas vu cette exposition et je le regrette, mais votre reportage est tellement intéressant et si bien documenté que c’est un vrai plaisir on s’y croirait ! merci !
    Je vous emprunte une photo pour mon blog, je n’oublierai pas de signaler sa provenance, j’ai justement commencé un cours de mola avec mes élèves et ce n’est que de l’appliqué inversé comme sur ces robes si joliment travaillées ! hugs
    Sylbie

  • Habibisabi

    j’ai depuis une dizaine d’année deux robes venant de palestine avec lesquelles je danse
    elles sont brodées sur un tissus noir ( malheureusement syntétique). j’ai essayé d’en laver une et avec horeur le noir c’est délavé et ma belle broderie c’est retrouvée toute ternie de noir ( et pourant j’ai passé à l’eau avec du vinaigre, mais a peine mouillée c’était la catastrophe) je souhaiterais savoir si quelquun peut me donner un conseil pour pouvoir laver ces robes sans perdre l’éclat merveilleux de ces broderies..qui elles sont en coton merci d’avance pour votre aide

    • chambre.des.couleurs

      Les tissus de base des robes n’étaient en général pas grand teint, l’indigo et les autres teintures naturelles dégorgent toujours, la recommandation de laver à l’eau froide est souvent efficace…
      Que faire en cas de migration de couleurs? Peut être essayer ces lingettes anti-transfert de couleurs vendues au super marché sans être sûre du résultat

  • Adrien

    Eh oui les femmes musulmanes aussi aiment les couleurs enfin celle d’orient!

    • chambre.des.couleurs

      Mais cela c’était avant que des fous religieux régentent la vie quotidienne …surtout celle des femmes « tentatrices »évidemment

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