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Paris – l’Orient des femmes (2ème partie) – Musée du Quai Branly

A début du XXe siècle, Bethléem était considéré comme le Paris de la Palestine !

De nombreux ateliers de brodeurs travaillaient pour fournir les femmes en vêtements de fête lors des mariages, le style de Bethléem était renommé, apprécié et répandu dans une grande partie du pays

Mais les plus belles robes palestiniennes du début du XXe siècle sont assez rares, car les femmes qui les avaient brodées les gardaient afin d’être enterrées avec elles, ces témoins de tant de soin et de travail reflétant leur vie entière

Palestine – Robe de fête, veste, coiffe – Vers 1910

La coiffe spécifique de femmes mariées de Bethléem était haute et ronde, brodée et décorée de pièces de monnaie provenant de leur dot, sur laquelle reposait un châle léger de lin ou de soie lui aussi brodé

Les robes de la région de Bethléem étaient confectionnées dans des tissus de lin ou de soie rayés de couleurs vives, généralement rouges, roses ou encore vertes

Palestine – Région de Bethléem – Robes de fête – Vers 1910-1930

Comme les broderies ne ressortaient pas bien sur les tissus rayés, les femmes achetaient des petits rouleaux de taffetas syriens dans lesquels elle taillaient les panneaux latéraux, le plastron et le dessus des manches, ces applications servant de base pour recevoir leurs broderies

Palestine – Bethléem – Robe de fête – Vers 1910

Le plastron se compose au centre d’un carré avec des cercles à chaque angle, le carré symbolisant le cœur et le cercle le plus grand au milieu du carré, la clef !

Le carré lui même est encadré de bordures successives à la manière des tapis, l’encadrement final étant bordé d’un zigzag de fils multicolores

Palestine – Région de Bethléem – Robe de fête – Vers 1930

Comme dans les pays voisins, les textiles luxueux de soie importés de Syrie ou de Turquie et qui suivaient la mode ottomane étaient achetés par les citadines pour leurs tenues de fête

Palestine – Galilée – Manteau de fête – Fond de coton, applications de soie, applications de velours de soie et broderies de soie – Vers 1880 – Palestine – Galilée – Manteau de fête – Coton et soie – vers 1950

Toutes ces robes de couleur ainsi que les blanches nécessaires dans un trousseau, étaient confectionnées selon un patron simple, un long rectangle plié en deux au niveau des épaules, découpé au milieu pour passer la tête, des panneaux latéraux ajoutés afin de donner de l’aisance et deux rectangles pour les manches plus ou moins évasées

Les robes de la région de Naplouse sont décorées plus simplement avec peu de broderies mais avec des applications de soies, galons, rubans ou croquets de couleurs vives

Les broderies, selon les femmes de cette région étaient une perte de temps et d’argent ! Elles étaient donc faites rapidement au point de chaînette à la machine

Palestine – Région de Naplouse – Robe de fête – Coton, applications de soie, broderies de coton – Vers 1935

Ma préférence va aux robes sombres, teintes à l’indigo mettant en valeur leurs broderies chatoyantes mêlant point de croix et broderies en filés d’argent sur le plastron et le devant

Palestine – Région de Jaffa – Robe de fête – Fibres libériennes (lin, jute…) – Vers 1925

Tous les motifs racontent des histoires et portent un nom, souvent pris dans la vie quotidienne, ils variaient d’un endroit à l’autre et un œil averti savait déchiffrer les codes et reconnaître la région d’origine des brodeuses

Détails des broderies florales du devant de la robe

Les arbres stylisés, comme l’arbre de vie ou le palmier, autre symbole de longévité sont mêlés aux bourgeons de fleurs, ainsi que sur cette robe au dessin simplifié d’un chandelier, allusion à la crieuse du village qui invitait, une bougie allumée à la main, aux fêtes de mariage

Détails de la même robe au motif de chandelier brodé en fils d’argent

Les robes de la région d’Hébron étaient célèbres pour leurs broderies colorées en fils de soie et pour l’abondance des motifs

Palestine – Région de Hébron – Robes de fête – Coton – Vers 1935

Leur caractéristique principale réside sur les devants des robes, ornés de grandes applications de tissu en soie de couleurs vives, par la technique de l’appliqué inversé, des fentes rebrodées en fils de couleur contrastées laissant apparaître le tissu de coton indigo de la robe en dessous

Détails des applications et broderies du devant de la robe

J’avoue mon ignorance quant au sens de ces applications, à part peut être un moyen ludique de jouer avec les couleurs et les matières précieuses

Palestine – Région de Hébron – Détail d’une robe de fête – Fibres libériennes – Vers 1915

Les panneaux latéraux sont largement brodés et introduisent le motif emblématique en forme de « S » majuscule qui veut dire « chute arrière du voile », langage imagé réservé aux initiées qui ne devaient pas manquer d’humour !

Palestine – Région de Hébron – Détail d’une robe de fête – Coton – Vers 1935

A la fin du XIXe siècle, des Quakers ouvrirent en Palestine, des écoles pour filles où l’on enseignait entre autres la broderie, beaucoup de ces robes furent alors ornées de broderies prises dans le répertoire de motifs étrangers

Détail du panneau latéral aux arbres stylisés et aux étoiles au point de croix

Les motifs d’étoiles à six ou huit branches sont peut être des allusions aux connaissances du ciel, de la lune et des astres dans l’Orient ancien

Détails des géométries en fils rouges

De même la géométrie déclinée en fils de soie rouge est bien présente avec ses triangles, carrés, losanges et chevrons

Palestine – Région de Hébron – Robe de fête – Coton – Vers 1915

Ces robes somptueuses doivent se voir sous toutes leurs faces, le bas de leur dos étant amplement brodé aussi

Détails des broderies au dos des robes

Les motifs de broderies se perpétuaient de mère en fille, chaque génération les modifiant à son goût, leur apportant de nouvelles inspirations…

Frises de triangles protecteurs aux pointes aigües

…Dans les formes des triangles protecteurs, de la couleur rouge flamboyante, symbole de fertilité

Palestine – Ramallah – Robes de fête – Coton – Vers 1925

Quelques robes présentent des plastrons élégants aux broderies sages bien ordonnées, aux motifs inspirés des textiles du monde iranien et savamment disposés

Les plastrons anciens souvent richement brodés étaient rapportés sur la robe, pouvant ainsi être décousus pour orner une nouvelle tenue

Détail du plastron

Souvent des différences de teintes pour une même couleur sur une robe signifient que les fils à broder ont été achetés au fil du temps, selon les possibilités d’approvisionnement …et des moyens financiers

Détails de la broderie au point de croix

Une autre brodeuse a ordonné sur le plastron et le devant de sa robe, un jardin avec son eau jaillissante, ses parterres de fleurs et ses arbres de vie

Palestine – Ramallah – Robe de fête – Fibres libériennes – Vers 1900

Les robes de la région de Gaza en cotons teints à l’indigo étaient principalement ornées d’applications de pièces de soie qui étaient ensuite recouvertes de différents points de broderie

Palestine – Région de Gaza – Robes de fête – Coton – Vers 1920

Dans la broderie au point de couchure les contours des motifs sont définis par de fines cordelettes de soie ou de fils de métal fixés sur le tissu par des petits points espacés, les contours sont ensuite remplis avec des fils de soie aux couleurs vives

Détails de la robe avec broderies en couchure et points de croix

Les panneaux latéraux sont largement recouverts de points de croix, ils côtoient les broderies au points de chaînette machine

Détail des broderies symbolisant des « rayons de soleil »

Beaucoup de motifs circulaires, dont l’origine est à rechercher dans plus de quinze modes de représentations et de noms de la lune !

Détail des applications et différentes broderies de la robe

Jusqu’au début du XXe siècle, les robes en lin ou en coton des bédouines du Sinaï étaient des larges tuniques teintes à l’indigo et dépourvues de la moindre broderie

C’est par émulation au contact de leurs voisines palestiniennes que les femmes nomades commencèrent à orner leurs tenues, brodant particulièrement de grandes mantes noires avec les motifs propres à leur tribu

Sinaï – Robe de mariage de bédouine, voile de tête et parure de visage – Coton et soies – Vers 1935

Les motifs s’inspiraient souvent de la géométrie des tapis que toute jeune fille devait savoir tisser, avec des couleurs sobres, rouge et bleu

Les longues manches inspirées des costumes syriens se croisaient dans le dos, puis se nouaient autour de la taille afin de dégager les bras pour travailler

Sinaï – Robe bédouine – Coton avec broderies en soie – Vers 1930

Dans les années 1930, les combinaisons de couleurs changèrent avec d’audacieux contrastes mêlant les motifs trouvés sur des catalogues de broderie que les missionnaires introduisirent en Terre Sainte afin de « développer l’artisanat et de civiliser les autochtones » !

Détail d’une mante brodée en coton bleu sur fond d’indigo

Les fils de soie onéreux sont remplacés par des fils de coton mercerisés d’une célèbre marque française de fils à broder

Sinaï – Manteau de bédouine – Coton et broderies de coton – Vers 1945

Les masques de visage étaient inspirés de ceux des femmes du désert d’Arabie, attributs d’honorabilité de la femme mariée, ils différaient selon l’âge et la tribu

Sinaï – Parure de visage « burqua » de femme bédouine – XXe siècle

Décorés de rangées de pièces d’argent, de bandes de perles de verre multicolores sur les côtés, de chaînes, de pompons de soie et de boutons, ils ne dissimulaient que le nez et la bouche, protégeant celles qui les portaient des sables brulants du désert et des vents glacés de l’hiver

Sinaï – Parure de visage « burqua » de femme bédouine – XXe siècle

Le visage voilé, marqueur social, symbole de vertu et de bienséance n’empêchait nullement la coquetterie, les femmes affichant sur leur voiles de visage une partie de leur dot !

Sinaï – Parure de visage « burqua » de femme bédouine – XXe siècle

Sous la grande mante, les femmes mariées portaient une bande de tissu brodée en guise de coiffe, enrichie de pièces de monnaie, coquillages, perles et boutons selon leur statut social et leurs attributions au sein de sa tribu

Désert du Néguev – Parure de tête Vers 1935

Les femmes, particulièrement vulnérables ainsi que leurs enfants ont toujours cherché à se prémunir des esprits mauvais en se protégeant avec toutes sortes d’objets auxquels elles attribuaient des pouvoirs prophylactiques, bijoux aux pierres semi-précieuses, perles de couleur, ambre, turquoise ou corail, versets du Coran enchâssés dans des pendentifs…

Petit sac perlé renfermant des amulettes

Le couturier-scénographe a voulu terminer sa mise en scène en guise de défilé avec un plateau de robes blanches de mariées

Où les robes palestiniennes…

Palestine – Robe de fête – Coton, broderies de soie et de filés d’argent – Vers 1915

…Voletaient avec les robes syriennes dans un ballet muet et poétique

Syrie – Robe de fête en lin et broderies de soie – Vers 1920

A la suite de la guerre de 1948, les temps devinrent difficiles pour les Palestiniennes et les Bédouines qui durent vendre robes précieuses et bijoux d’argent afin de faire subsister leur famille

La mémoire ancestrale et le savoir-faire disparaitront rapidement, remplacés par un nouveau code vestimentaire, le voile sombre dit islamique devenu une obligation religieuse

L’Orient des femmes – 1ère partie

10 comments to Paris – l’Orient des femmes (2ème partie) – Musée du Quai Branly

  • Merci Marie pour ce reportage, j’ai eu la chance de voir ce exposition mercredi dernier et je suis toujours sous le charme et l’émotion de ces robes merveilleuses, d’autant plus touché que je vis un peu au Moyen Orient. Avez vous vu que le Magic Patch est paru, j’ai découvert l’article vous concernant il y a peu. Amitiés.

    • chambre.des.couleurs

      Merci Nathalie, J’ai vu cette exposition presque au début, j’ai beaucoup aimé m’y replonger en sélectionnant les photos et en écrivant les textes pour ces articles

  • merci pour ce reportage sensible et documenté !
    je n’avais pas eu la chance de tomber sur des gardiens conciliants
    Bon Jour

    • chambre.des.couleurs

      Marie-Hélène, c’est curieux car je n’ai jamais eu de problème pour prendre des photos au musée du Quai Branly, c’est même le seul musée qui le permet pendant les expositions temporaires et c’est bien le seul ! Mais je sais que les musées sont de plus en plus réticents à laisser photographier leurs collections permanentes, comme le musée d’Orsay, le Louvre a reculé devant les protestations…De toute façons, les visiteurs avec leur portable prennent des photos non autorisées, alors…Serait-ce une histoire de « merchandising » ? Les boutiques des musées sont de plus en plus importantes…

  • magnifique reportage! un vrai régal!

    • chambre.des.couleurs

      Merci Elfi, ce genre d’art dit populaire ou traditionnel ou encore coutumier avec une note méprisante, n’est pas unanimement apprécié … Tant pis pour les personne qui ne révèrent que les créateurs au goût du jour… Pour d’autres, dont vous faites manifestement partie, cela reste un grand bonheur d’émerveillement

  • ROCABOY

    merci pour toutes ces belles photos et les commentaires, je n’ai pas pu voir l’expo, j’étais dans le sinaï, j’ai acheté le catalogue il est très beau mais bcp de modèles n’y figurent pas, je vais pouvoir montrer tout cela à mes amies bédouines à mon retour en septembre dans le sinaï, j’ai le projet de leur faire faire qqs broderies inspirées des photos, ce qui est proposé actuellement aux touristes est assez différent
    merci encore

    • chambre.des.couleurs

      La fin de l’exposition signalait que ces vêtements étaient du passé maintenant en effet…Des amies m’ont rapporté des « souvenirs » brodés de Palestine, très grossiers sur synthétiques mais je connais la situation de ces femmes, la vie n’est pas facile pour elles…

  • Enterrées avec ces splendeurs !? Des découvertes pour les archéologues du futur.

    • chambre.des.couleurs

      Hélas, le temps qui passe est impitoyable aux textiles …Reste ces splendides témoins d’époques révolues sauvés par des collectionneurs

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